Carrión dans la backroom

À l’été 1938, Malcolm Lowry quitte le Mexique, légèrement imbibé. En 1972, Ulises Carrión s’installe définitivement à Amsterdam, après des études à Paris puis à Leeds. Lowry est mort depuis longtemps.

Soberbia [orgueil] est un club à Mexico dont le nom et la devanture font référence au magasin Suburbia, sorte de Kiabi local. On y trouve des bières pour pas cher, de la musique pour danser, beaucoup d’homosexuels, des filles et des garçons, des toilettes propres, un beau détournement d’Andy Warhol qui remplace Marylin par Paquita la del Barrio, notre mère à tous.
Si on fait fi du regard désapprobateur de Paquita et qu’on emmène Carrión dans la backroom, que se passe-t-il ? Est-on obligé de décrire des heures de sexe intense avec des indiens à la beauté hiératique comme un certain écrivain français à Mexico ? ou cesse-t-on tout simplement d’écrire de la littérature ? Ce qu’on cherche après tout, ce n’est pas la gloire, ni même vivre de notre métier, c’est seulement ce moyen, plaisant, peu dispendieux, même s’il n’est pas sans risque, de sortir de son corps autrement qu’en mourant ou qu’en se défonçant. Si Carrión a réussi à faire des livres sans textes, aujourd’hui nous devons être capables de faire des textes sans livres. Bien sûr on a peur d’entrer dans la backroom, on préfère le clair, le connu, le transparent plutôt que l’imprédictibilité de la backroom. Mais Carrión lui n’hésite pas, et là sur le seuil on le voit passer la tête il nous dit : « Il ne fait pas si noir ! ». Et nous non Ulises, pas ça, ça tu ne peux pas nous l’enlever, pas le livre, le livre c’est notre seul moyen de mettre un terme, même s’il est transitoire, à l’unité du corps, moyen de supprimer la barrière permanente que notre peau, nos sens, dressent devant le monde, dressent devant les autres*. Ne nous enlève pas ça.

Et Ulises : « bébé, ça c’est le texte, le texte. Le livre, c’est ton corps ».

*Mathieu Riboulet, Entre les deux il n'y a rien, Lagrasse, Verdier, 2015.